L'atelier d'écriture

Pour cet atelier d'écriture autour d'un détail tiré d'un tableau de Jérôme Bosch, Leiloona du blog Brik à Book a proposé à ses lecteurs-écrivains une souris grise:

Jérôme Bosch - Le jardin des délices (détail) - Musée du Prado, Madrid
Il s'agissait d'écrire un court texte, en s'inspirant de cette image.


Liste des participants (Cliquez sur leurs noms pour découvrir leurs textes):

- Leiloona et Nimentrix
- Nady
- Claude Huré
- Jos
- Bénédicte
- Albertine
- Victor : Le voyage d'une souris
- Jacou33 : Aller à l'aventure
- Saxaoul : Prisonnière
- Le Mexicain Jaune
- eirenamg : Instinct dans le jardin des Délices de Bosch
- Amor-Fati: Le neveu d’Algernon
- sarah : Expérience inédite
- eva
- Stephie



***************************
******
*

Le texte de © Leiloona et Nimentrix:

Pattes griffues sur le plastiglas
La Bestiole ne laisse pas de traces
Empreintes invisibles pour celui qui

Pourtant la guette jour après nuit
Hélas, tu ne sais pas voir les signes
Tu ne sais pas lire entre les lignes
Pendant ce temps, elle déambule
Courageuse, jamais elle ne recule
Dans tes tuyaux amovibles
Quoique si souvent immobiles

Elle sait bien mieux que personne
Trouver la sortie, et ça t’étonne
Malgré son éternelle fuite en avant

Sa recherche d’un exil permutant
Une fois le soir venu, c’est magique
Cette étrange bestiole chimérique
Retrouve tes bras protecteurs
Sans jamais rêver d’un ailleurs



***************************
******

Le texte de © Nady :

Une souris métissée,
Qui aimait la liberté :
Je l’attrape par la queue,
Je la montre à l’Assemblée,
L’Assemblée me dit :
Donnez lui vite des songes
A travers des mensonges,
Ça fera un agneau
Très tôt.
Je la mets dans un tube transparent,
La laissant admirer les mirages alléchants,
Ell’ me dit : « j’étouffe ! »
Je la mets en état d’urgence,
Pour la protéger de l’ennemi qui courait dans tous les sens,
Ell’ me dit : « J’ai peur ! »
Je lui soumets le 49.3 devant son éternel mécontentement,
Ell’ me crie dessus ouvertement.


***************************
******
*

Le texte de © Claude Huré :
La souris et le peintre

Dame souris fit un jour le dix-sept
Pour se plaindre d’une chose qui lui prenait la tête.
« Monsieur le commissaire, vraiment je n’en peux plus,
De voir autour de moi autant de gens tout nus.
Tranquille dans mon tube aux belles parois de verre,
Je n’ai plus pour voisins qu’un tas de gens pervers! »
Le policier sur ce fait arriva,
Et d’un air las rédigea le constat.
« Madame la souris, pas besoin de police,
Vous habitez au cœur du Jardin des Délices.
Ici tout est paisible, pas une once de violence
Les gens y font l’amour, leur vie est une danse »
La souris maugréa, réclama une enquête
Disant que Jérôme Bosch doit fumer la moquette.
«Il a déjà tenté ce pauvre Saint Antoine,
Qui depuis lors frétille sous sa bure de moine »
L’agent la regarda et lui dit poliment:
« Madame, regardez-vous, vous êtes sans vêtement.
Votre corps rondouillard est d’ailleurs très joli,
Aussi beau que ces jeunes gens heureux de vivre ici,
Vous êtes dans un tableau qui honore la nature
Pour vivre comme un Mickey, faut changer de peinture! »
La plaignante réfléchit et se dit quelle aubaine
D’avoir été bien peinte dans un jardin d’Eden.
Elle loua Jérôme Bosch, le remercia surtout
De pas l’avoir croquée dans un monde de matous.

Moralité:
Quand la vie nous sourit, armons-nous de patience,
Le bonheur est souvent la conscience de sa chance.
 

***************************
******
*

Le texte de ©Jos :

La souris se jeta d’abord sur tout ce qui pouvait se manger, ingurgitant les fruits, légumes et graines que le peintre dessinait en abondance autour d’elle. C’était pour elle une sacrée aubaine qu’elle n’allait pas laisser passer !
Puis, réalisant que la nourriture réapparaissait sous l’effet du pinceau de l’artiste au fur-et-à-mesure qu’elle l’engloutissait, elle se sentit rassurée et finit, petit à petit, par ralentir le rythme.
Elle grignota encore de-ci de-là et enfin repue, décida de mettre fin à son festin.
Intriguée par son environnement en constante évolution, elle décida d’explorer la toile qui prenait forme autour d’elle et dont elle faisait partie.
Elle balança son long museau de bas en haut et de droite à gauche mettant ainsi son flaire à contribution pour la guider dans son inspection. Tout en effectuant ces brefs et rapides mouvements, elle pouvait admirer de ces petit yeux ronds la création du peintre.
C’est alors qu’elle vit, scintillant et transparent, un tuyau qui l’intrigua. Il ne ressemblait en rien à tous ceux qu’elle avait déjà empruntés. Celui-ci était beau, propre, attirant et elle se sentit aussitôt magnétisée. Elle n’hésita pas une seconde et sans plus réfléchir grimpa le mur à la vitesse vertigineuse dont les petits rongeurs sont capables.  Parvenue à l’embouchure du conduit, son instinct lui recommanda bien sûr de s’arrêter ; mais hormis le mouvement  du pinceau et le bruit produit par le frottement de ses fibres rien ne mit ses sens en alerte. Sa prudence fut donc de courte durée et elle décida sans plus tarder d’entrer dans l’étroit tunnel et d’aller plus loin dans ses investigations.
Elle fut aussitôt éblouie par une lumière blanche et intense qui la fit s’arrêter net. Ebahie, elle se sentit à la fois paralysée et attirée par cette clarté qu’elle savait bienfaisante. Elle hésita pourtant à continuer sa progression. Devait elle avancer vers l’inconnu même s’il paraissait bienveillant ou faire demi-tour et retourner vers ce garde-manger constamment approvisionné ?
Le peintre ne lui laissa pas le choix et décida pour elle. Il éteignit la lumière en découpant sa toile.
 

***************************
******
*

Le texte de ©Bénédicte :
 
Et voilà, c’est déjà terminé. A petits coups de pinceau patients et minutieux Jérôme Bosch m’a donné la vie et il vient de la figer pour l’éternité…. Je me plaisais de plus en plus sous son regard, le poil bien brillant, les moustaches frémissantes, les oreilles attentives, le regard curieux caractéristique de mon espèce, bien proportionné de la tête à la queue, prêt pour une existence riche de surprises…..Oui je sais, certaines ne sont pas agréables, dangereuses même, et en arrêtant ma course au bord de ce couloir de verre, il m’a peut être protégé de ce que je risquais de trouver au fond ou à l’extérieur. Mais il m’a aussi privé de ma liberté: si j’aime prendre des risques moi, assouvissant ainsi la légendaire curiosité de mes congénères, je fais comment maintenant?…. Il ne me resterait plus qu’à imaginer à perpétuité tout ce que j’aurai pu faire de ma vie? …. C’est insupportable.
      Mon horizon parait immense, le pinceau s’est déplacé peu à peu vers des endroits qui échappent à mon regard, mais j’entends le bruissement d’une quantité de vies qui, comme la mienne, s’animent et connaissent le même destin …. Ce n’est pas possible, il y a surement quelque chose à faire. Mon cerveau tourne à plein régime. La toile bourdonne de messages affolés et revendicatifs, il suffirait peut être d’unir nos forces?…. C’est comme ça qu’est né le mouvement appelé « Nuits Blanches ». Depuis, toutes les nuits, notre peintre se réveille en sueur, le coeur battant, poursuivi par la horde et les gémissements de ses créatures multiples et sacrifiées….
      Au bout d’un moment il a jeté l’éponge, s’est planté devant son tableau et l’a longuement regardé avec perplexité. Il a fini par demander:
– Qui est le chef ici?
Allez savoir pourquoi ils m’ont tous pointé du doigt….
– Mais que voulez vous à la fin?
J’ai répondu, puisque de toute évidence j’avais été désigné volontaire:
– On s’ennuie à mourir, on voudrait simplement profiter un peu de la vie que vous nous avez donnée sans détruire votre travail…
Le peintre a hésité un peu, puis a fini par négocier l’achèvement paisible de son tableau contre cet accord qui a reçu le nom de « Nuit Debout » et qui devra absolument rester secret.
      Les premières fois ce fut la folie…. Tous se bousculaient pour descendre et batifoler dans les salles et les couloirs à peine le Musée fermé. A l’aube je rassemblais les troupes et chacun regagnait sa place, un peu dans le désordre parfois. J’avoue à ma grande honte, que pris de court par le temps, je me suis positionné un jour la tête à l’extérieur du bocal…. Mais l’avantage avec les tableaux de Jérôme Bosch, c’est qu’il y a tellement de détails qu’il est difficile pour un visiteur de tous les mémoriser….
      Parfois la tentation est grande: quelqu’un s’en apercevrait-il si un matin je ne reprenais pas ma place?…. Mais je n’ai qu’une parole, même si elle fut donnée à celui qui n’est plus là pour vérifier que je tiens mes engagements.
      Avec le temps beaucoup se sont lassés et sont restés sagement figés sur leur emplacement. Mais moi je peux vous dire que cet oeil vif qui accroche votre regard, je le dois à ma double vie, et s’il n’en reste qu’un à se promener la nuit, je serai celui là…..


***************************
******
*

 Le texte d' ©Albertine :

Avant, du temps où j'avais ma forme humaine, avant mon infarctus, je ne croyais pas plus à la réincarnation qu'aux hommes politiques vertueux ou aux banquiers philanthropes. Depuis, ma situation, en perpétuelle évolution, m'a amené à réviser mon jugement péromptoire. Moi, Jules-Fernidand de Furcé-Belliches, PDG de FB Cosmetics, un poids lourds du CAC 40, j'en suis à ma cinquième "réincarnation" en souris, et ce n'est pas la pire, loin de là. Remontons un peu le temps, si vous le voulez bien...

A peine enterré, salué par mes pairs et mes ex-femmes (toutes les sept présentes), j'ai senti mon âme se détacher de mon enveloppe charnelle et croyez-moi, j'avais les foies. Au vu de mon existence, je m'attendais à rôtir en enfer ou à passer quelques siècles au purgatoire. Comment vous décrire cette expérience étrange ? Réduit à l'état d'esprit, je me suis vu m'introduire dans le corps d'une souris. Pas n'importe quelle souris ! Non, une mignonne petite créature, soumise à des tests dans les laboratoires de FB Cosmetics. J'en ai bavé ! Barbouillée de rouge à lèvres, le derrière recouvert de crème dépilatoire et les ongles couverts de vernis. J'ai fait un choc anaphylactique au bout de dix jours. Clap de fin !

Clap de fin, pas vraiment. A peine jetée à la poubelle, mon âme se refait la belle et me voilà dans le corps dodu d'une souris dans un laboratoire de recherche contre l'obésité. Dans la cage voisine, un autre cobaye est au régime graines et salade. Moi, c'est frites, ketchup, mayo à tous les repas. J'ai tenu héroïquement cinq jours et succombé à une poussée de cholestérol. Clap de fin.

Me revoilà, en musaraigne dans la campagne bretonne ! Je respire à plein poumon l'air pur et ce sentiment grisant que seule la liberté procure. Hélas, un vilain matou décide de faire joujou avec moi. Et au lieu de me carapater, je reste à proximité de ces griffes acérées. Je ne vois que le syndrome de Stockholm pour expliquer mon comportement. Quand arrive le clap de fin, il ne reste de moi que quelques boyaux.

Je suis bien content de me retrouver ensuite animal de compagnie. Certes, l'adolescent qui m'a choisi à l'animalerie, a le cheveu gras et la basket odorante mais il me traite avec beaucoup de gentillesse. Il est nettement plus tendre avec moi qu'avec ses parents. Il m'appelle son "ratounet d'amour" quand dans le même temps, il traite sa famille de "reloux qui puent la loose". Je traverse l'adolescence avec lui et meurs dans mon sommeil à un âge canonique. J'ai le droit à un enterrement VIP : une boîte à chaussures Adidas sous le prunier du jardin.

Je n'ai pas encore d'opinion sur ma nouvelle réincarnation : petite souris jolie à croquer, dans le "Jardin des délices" de Jérome Bosch. Du temps de feu Jules-Ferdinand, je ne jurais que par l'art contemporain et n'aurais manqué pour rien au monde la Biennale de Venise. J'hésite à sortir de mon bocal en verre pour aller explorer l'étrange univers qui m'entoure. D'ailleurs ne suis-je pas figée, peinte pour l'éternité au même endroit du tableau ? Rapidement, je m'aperçois que durant la journée, tant que les visiteurs déambulent au musée du Prado, je ne peux pas bouger. A la fermeture, tout change, tout s'anime, les créatures nées de l'imagination des plus grands artistes prennent vie. Elles se dégourdissent, ankylosées après une journée d'immobilité et se promènent dans les salles, au gré d'étonnantes affinités. Moi, toute menue, je me faufile partout et me délecte de la beauté qui m'entoure. Ce que je préfère par dessus tout, c'est me glisser sous les jupes des Ménines de Velasquez. A quand le clap de fin ? Je l'ignore...

Toi, mon confident, le temps d'une lecture, qu'imagines-tu pour mon futur ?


***************************
******
*

 Le texte de ©Victor :
Le voyage d'une souris

Elle ouvre doucement les yeux, l'un après l'autre. Puis elle tente de se relever, les pattes encore ankylosées par ce long et doux sommeil. Méchamment ballotée par les eaux, elle hume l'air autour d'elle, découvrant peu à peu où elle se trouve. Comment est-elle arrivée ici ? Elle n'en a pas la moindre idée. Le crissement de ses pattes sur le tube de verre la fait sursauter. Elle se dirige en quelques bonds vers le bout du petit tube. Là, elle observe tout autour d'elle et elle voit : du bleu. Du bleu à perte de vue. Elle s'approche encore. Elle distingue maintenant nettement les remous et les vagues. Poussée par la curiosité, elle approche son délicat museau encore plus près de l'eau. Soudain, une légère secousse la fait chavirée. Paniquée, elle tente par tous les moyens de remonter à bord de son petit abris de verre. Mais peu à peu, ses forces l'abandonnent. Elle sent qu'elle n'arrivera pas à remonter, et que l'immense étendue d'eau salée va aspirer son petit corps frêle vers ses entrailles pour s'en nourrir. Alors, dans un ultime effort, elle tente de s'accrocher au bord de la paroi transparente. Elle s’y emploie de toutes ses forces, et réussit à revenir à l'intérieur de l'abris tant convoité. C'est là qu'elle les aperçoit. Des poissons de toutes les couleurs. De toutes les formes. Elle les regarde, étonnée et apeurée par ces étranges créatures. Elle se tapit au fond de son tube. Mais elle n’a pas le temps de philosopher sur ses étranges animaux. Elle est projetée violemment contre la paroi par une grande vague. Le choc est rude, mais la petite souris est courageuse. Maintenant, plus rien ne bouge. Le petit rongeur ose alors un regard vers l'extrémité ouverte. Le sable, comme un refuge et une porte de sortie, s'ouvre à elle. Mais elle est coupée dans son élan par l'apparition d'un humain, qui s'approche de plus en plus près. Trop près. La souris se sent alors soulevée du sol. De nouveau paniquée, elle s'approche du côté ouvert de son tube. Mais avant qu'elle n’ai pu tenter quoi que se soit, elle entend alors une exclamation :

- Regarde Papa ce que j'ai trouvé près des rochers ! Une souris ! UNE SOURIS ! UNE VRAIE SOURIS !
- Je vois bien ma puce, mais tu ferais mieux de la relâcher qui sait, elle porte peut-être une....
Avant qu'il n'est pu terminer sa phrase, le petit mammifère, profite d'un moment d’inattention de la petite fille, saute alors sur le sable mou, et s'échappe en courant, sans trop savoir où aller.


***************************
******
*


Le texte de ©jacou33 :
Aller à l’aventure

Souris grise
Est bien surprise
Se trouver dans ce tuyau.
Transparent, ma foi, trouve ça plutôt rigolo.
Curieuse,
Souris grignoteuse
Son chemin continuera.
Espérant n’y point rencontrer
Un gros ours mal léché.

***************************
******


Prisonnière

Sa toux grasse et persistante la réveille en plein milieu de la nuit. Le souffle court, elle crache jusqu’à l’épuisement les sécrétions qui envahissent ses bronches. Un sifflement caverneux couvre les rares moments de silence entre deux quintes. Sa cage thoracique enserrée dans un étau, elle allume la lumière et s’assoie, espérant retrouver ainsi un peu d’air.

Elle lève les yeux et aperçoit son reflet sur le verre piqueté de la vieille armoire. Elle a une tête à faire peur. Son regard fait le tour de la pièce. Au mur, un canevas représentant une scène de chasse. Sur la table de chevet, la photo en noir et blanc de ce grand-père qu’elle n’a jamais connu et qui, selon la légende familiale, avait les yeux d’un bleu outre-mer qui faisait chavirer le cœur de toutes les femmes. Un peu partout des bibelots avec ou sans histoire, avec ou sans valeur.

Les jambes chancelantes, elle se tient au lit pour aller chercher de la Ventoline, marchant au passage sur les kleenex qui jonchent la vieille moquette marron. La porte émet une plainte sinistre à laquelle elle n’aurait sans doute pas fait attention en plein jour.

Assise sur la baignoire de la salle de bain, elle retrouve peu à peu son souffle. Elle gonfle sont ventre d’air doucement et expire le plus lentement possible, répétant l’exercice pendant quelques minutes. C’est difficile mais c’est à ce prix qu’elle retrouve le calme et la paix à l’intérieur d’elle-même.

Elle ouvre les volets et les fenêtres en grand. La douceur de l’air l’enveloppe. Dans la forêt, les arbres, racines ancrées dans le sol et tête dans les étoiles, semblent imperturbables. Au loin, un chien aboie. Elle a l’impression d’entendre un léger grattement dans le cellier. Peut-être une souris, se dit-elle.

L’image de l’animal enfermé dans un bocal lui traverse l’esprit. Elle réalise alors que cette souris, c’est elle.

***************************
******
*

Grenoble. 1984.
La petite fille rousse leva la tête et regarda son père de ses grands yeux humides.
– Pourquoi la petite souris ne va pas passer pour ma dent ?
– Ce sont des histoires, ma fille. Tu as sept ans, tu es grande.
– Mes copines ont toutes …
– ça suffit ! Le père Noël et les petites souris ça n’existe pas. Les souris, c’est sale. La peste vient des rats. Ils ont tués des milliers d’enfants comme toi !
Il se retourna et montra du doigt le triptyque de Jérôme Bosch.
– Regarde les rats. Ils sont partout en enfer…
La petite Caroline regarda avec effroi ces scènes de torture, les marmites bouillonnantes, les femmes violées et les hommes dépecés.
– C’est ça l’humanité, ma fille. Rien d’autre.

Paris. 2016.
Le jeune homme regarde cette banquière d’affaire rousse, beauté froide et inaccessible. Il hésite puis prend la parole :
– Connaissez-vous bien les conséquences de cette OPA ?
– Vous voulez m’apprendre mon métier ?
– Vous allez mettre à la rue des centaines de personnes. Humainement, c’est …
Elle l’interrompt et lui monte le tableau de Jérome Bosch qui trône au dessus de son large bureau en noyer.
– L’humanité c’est ça. Rien qu’un ramassis de souffrances et de malheurs. Alors ne larmoyez pas.
– Mais enfin, nous…
– Nous sommes ici pour faire du fric. Les fonds de pension demandent 43%. Pas moins. Réveillez-vous. Personne ne fait de cadeaux. L’homme s’excuse et quitte le bureau. Tandis qu’il s’éloigne, elle murmure entre ses dents.
– Moi, personne ne m’en a fait…


***************************
******
*
Instinct dans le jardin des Délices de Bosch 

Plongée dans les ténèbres, j’avais de plus en plus de mal à me mouvoir, tous ces bruits autour de moi, me faisait sursauter, bruit de pas, de planches, raclement. J’essayais d’avancer en faisant le moins de bruit possible pour ne pas me faire repérer. Mais ça devenait compliqué, j’étais terrifiée, je sentais des picotements et mes pulsations cardiaques étaient de plus en plus fortes.Seul l’instinct me guider, la fuite en avant pour sauver ma peau. Je ne savais pas ce qui se passait autour, je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez.

J’avais l’impression que la moindre respiration, mon souffle court résonnait dans le tunnel, j’allais être repérée c’est sûr. Il fallait que je continue à avancer coûte que coûte pour me cacher et survivre. Je ne voulais pas que ça se termine à nouveau, je voulais vivre même si j’en avais marre de cette petite vie étriquée, sous terraine inutile et nuisible. Je voulais revoir un jour, la lumière, ressentir le plaisir de dévorer un bon repas, d’humer et de sentir l’air sur ma peau. L’électricité statique qui parcourait chaque fibre de mon être. Cette cachette ne pouvait pas être un hasard, j’aurais du mourir tout à l’heure écraser comme un rat et j’avais réussi à filer donc la chance était avec moi. Il fallait qu’elle continue encore un peu.Il fallait que je garde espoir, j’allais m’en sortir, j’allais m’en sortir, continuer à avancer, ne pas se retourner, et ça allait aller.

Enfin, j’aperçu une faible lueur, ça devait être signe, je continuais vers celle ci. Je jetais un œil, d’abord prudemment, pour éviter de me faire repérer, je n’avais pas envie de reprendre ma cavale. J’étais fatiguée, il fallait que je me repose un peu, alors pourquoi pas à cet endroit si le lieu était sans risque. Un monde étrange se dévoila alors à moi, remplie de couleurs, de détails, un monde dingue me fixait posait contre le mur sur une toile. Cette explosion de couleur, de formes, s'imprima sur ma rétine et me figea sur place.

Un homme se tenait là, un peu plus loin, grave ; le visage fermé derrière 2 grands panneaux. Le pinceau levé, comme attendant l’inspiration. Il ressemblait à une statue. L’endroit était silencieux, l’odeur de peinture était très forte. Il se retourna soudain et me vit. Pas un son, ne sortit de sa bouche. Il me fixa intensément, je n’osais pas bouger, j’étais pétrifiée. Je fermais les yeux, je pensais ma dernière heure arrivée mais il ne se passa rien. Ouvrant un œil, je me rendis compte que l’homme me tournait le dos et était en mouvement. Je n’osais toujours pas bouger, mais pas à cause de la peur cette fois ci mais d’émerveillement. Il était en train de peindre là, sous son pinceau, je découvrais une petite créature, noire avec une queue. Une porte claqua, je repartis dans l’autre sens et repris ma route. M'éloignant de ce monde coloré, étrange que j'avais aperçu, ce jardin étrange d'aussi loin que mes petites pattes me portaient.

***************************
******
*
Le neveu d’Algernon

Expérimentation inoffensive qu’ils disent ? Tu parles ! La dernière fois que j’ai poussé une bille avec mon nez, ça m’a valu une décharge électrique. Il n’est pas question que je fasse quoique ce soit pour les aider. Je vais suivre le tuyau et regagner mon lit.
J’avais un oncle que j’aimais beaucoup. Un jour, on lui a fait une piqûre. Et il a appris pendant des semaines à se balader dans un labyrinthe pour aller chercher un petit morceau de fromage. Il croyait bien faire vu que tout le monde le regardait et l’encourageait. Il voulait faire plaisir au type en blouse blanche qui plaçait le bout de gruyère au bout du parcours de plus en plus difficile. Il est devenu super intelligent, hyper performant. Et un jour, il est redevenu aussi bête qu’il était au début. On lui a ouvert le cerveau pour voir ce qu’il avait dedans. Tu parles d’une récompense !
A la fin, on a fini par lui offrir des fleurs. Des fleurs pour une souris ? Tu parles d’un cadeau. Moi, je préfère un bon morceau de gruyère.



***************************
******
*
Expérience inédite

Oh merde, ça y est...
Ca a marché!
Des années d'études, de travail, et d'échecs pour enfin parvenir à une transformation totale.
C'est bien moi, là? Je suis un rat.
Vise un peu la queue, n'empêche... si j'en avais eu une comme ça avant... enfin, aux mensurations proportionnelles à ma taille, j'veux dire, sinon ça craint. Avec ça, Mathilde m'aurait probablement regardé autrement.

Bon, Fred, réfléchis.
Et maintenant, je fais quoi?
C'est bien beau les expériences inédites, mais on me croirait parachuté dans "Chérie, j'ai rétréci les gosses", version mutation génétique.
Ce serait déjà pas mal que je puisse descendre du perchoir sur lequel ma chaise de bureau me donne l'impression d'être perché.
Ah ça a l'air simple, comme ça... mais qu'est-ce que c'est haut!

J'entends du bruit. On vient.
Tous mes sens sont en alerte.
C'est Mathilde, son parfum me titille le museau.
Elle s'étonne de trouver ma chaise vide.
Et puis elle me voit.

"Comment t'es arrivé là, toi? Tu crois que tu vas échapper à ton sort?"
Oh mon dieu, ses seins...
Contre plongée sublime dans son décolleté quand elle se penche vers moi.
Ses mains m'empoignent et me guident vers elle.
Ma queue se dresse, je suis au plus près du paradis.
v "Allez, viens, j'te ramène à la maison."
La maison?
Non, non, Mathilde, ne fais pas ça.
Regarde-moi. Tu ne comprends pas?
Pitié, pas ça, s'il te plait!!

Je m'agite, je griffe, mais elle me serre plus fort.
Bientôt ses doigts me lâchent et j'atterris sur une paille humide et nauséabonde.
Dix paires d'yeux me scrutent tandis que Mathilde referme la cage.


***************************
******
*
Le texte de ©eva :
Ce fut un sacré drôle de rêve qu'elle fit cette nuit-là. Elle pensa qu'il avait été provoqué par le fait qu'elle avait cassé son collier de perles en le mettant pour se rendre à un rendez-vous important. Cet incident l'agaça, lui fit perdre du temps ; elle chercha un autre bijou de remplacement, mais aucun ne convenait. Elle dû se résoudre à laisser son cou nu. Il n'était pas question de manquer ce rendez-vous!
Le songe l'avait embarquée dans une sorte de tunnel très éclairé. Le sol était gris et jonché de perles multicolores. Ses pas ne produisaient aucun son, pourtant elle était marchait avec des chaussures à talons sur un carrelage très dur, évitant chaque perle.
Le tunnel absorbait tous les bruits. C'était particulièrement angoissant...
Il lui semblait sans fin. Elle avançait de plus en plus vite, poussée par une panique qui augmentait. Le souffle court, elle se disait que tout endroit a forcément une sortie.
Soudain, un éclairage bleuté lui donna espoir. Elle accéléra et accéda à une espèce d'anti-chambre sans fenêtre. Au milieu était posé un long cylindre transparent. Rien d'autre.
A quoi pouvait-il bien servir ?
Elle le contourna avec précaution et soudain entendit un petit trottinement.
Il était grand temps de sortir de ce cauchemar !
L'entretien qu'elle avait obtenu la veille n'avait pas débouché sur un accord. Son interlocuteur, Monsieur Rat, ne lui avait laissé aucun espoir...
Elle reprit ses recherches.

***************************
******
*
A ce moment précis, elle aurait encore pu faire marche arrière.

A chaque pas, la possibilité d’avancer, de reculer, de prendre à gauche ou bien à droite. Chaque direction amorcée influence à jamais toute autre choix.

Certaines sont comme cela. Elles pressentent que l’option est mauvaise et, pourtant… elles persistent.

Une fois engagé, il devient plus difficile de bifurquer. Avancer tout droit, ne pas se retourner. Espérer la sortie, courber l’échine, se presser.

Toute la question réside dans l’existence d’une issue. Finit-on par voir la lumière, sortir du tunnel, respirer à pleine goulée la liberté retrouvée ? Ou reste-t-on à jamais enfermé dans une voie sans issue, puni de nos choix orgueilleux ?


***************************
******

Merci à tous pour vos participation et à Leiloona pour avoir lancé cet atelier!
Si ces ateliers vous intéressent, sachez que Leiloona en organise très régulièrement sur son blog.
Si vous désirez commentez ces textes, voici le lien vers le billet de Leiloona : Clic!